"Recherche publique : le classement qui accuse"

La recherche biomédicale française en panne

"Le nouveau classement des chercheurs français dans les sciences du vivant confirme la perte d'influence de la recherche académique hexagonale. Depuis neuf ans, les 12.000 scientifiques français ne cessent de perdre du terrain face à leurs concurrents.
La France compte environ 12.000 chercheurs publics en poste dans les sciences du vivant. Cette communauté exerce dans des organismes nationaux comme le CNRS, l'Inserm ou l'Institut Pasteur, des facultés de médecine de type Cochin, la Pitié-Salpêtrière ou Necker, des hôpitaux dont Gustave-Roussy ou Curie et des institutions telle l'Ecole normale supérieure. La recherche biomédicale est la discipline scientifique qui totalise la production de connaissances la plus élevée et la concurrence la plus intense. Tous les jours, des milliers de résultats ou de données cliniques s'ajoutent au fonds mondial et une vingtaine de pays mènent des activités significatives. Mesurer et classer les travaux des spécialistes français est une tâche colossale.

C'est l'objectif que s'est fixé le professeur Philippe Even, président de l'Institut Necker à Paris. Quatre ans de travail pour évaluer l'activité individuelle des biologistes hexagonaux, en pointant à la main leurs publications dans les principales revues du secteur entre 2000 et 2009. Ces magazines restent des références incontestables. Décrocher une page dans 'Science', 'Nature', 'Cell' ou dans les 'PNAS' demeure une garantie quasi certaine de notoriété et, pour l'auteur principal, une source d'invitations dans les grands congrès. Ce bilan va susciter critiques et dénis dans un pays où l'évaluation des chercheurs basée sur la bibliométrie est mal vue et perçue comme une sanction voire une discrimination. L'Académie des sciences et l'agence d'évaluation (Aeres) entretiennent avec ambiguïté cette exception française en minimisant régulièrement l'importance de ce mètre étalon universel défavorable aux couleurs nationales.

Concours permanent
Sans être parfait, cet indicateur reste le plus utilisé et le plus fiable. 'La valeur d'une recherche se mesure par sa capacité à être publiée dans les revues internationales les plus sélectives, qui organisent une sorte de concours permanent. C'est l'instrument clef de toute politique scientifique', indiquait, en 2008, un collectif de 25 chercheurs français d'excellence réunis autour de Thomas Piketty. 'L'évaluation n'est pas destinée à sanctionner mais à repérer les meilleurs', complète Philippe Even. Les données, disponibles sur le site des 'Echos', reflètent donc le niveau hexagonal. Pas de doute : il y a péril en la demeure. 'Le déclin s'accélère', estime Philippe Even. La part des travaux d'origine française dans 'Nature' a baissé de 40 pour cent, dans 'Cell' de 71 pour cent et la chute dans 'Nature Neurosciences' atteint 80 pour cent.

Plusieurs facteurs expliquent cette dégringolade. Un dirigisme d'Etat toujours très pesant, une culture de la recherche inexistante chez les décideurs, le pouvoir d'influence souterrain des grands corps d'ingénieurs, qui ne vivent que par les 'grands programmes', des structures et des organismes publics trop rigides, des financements insuffisants, un saupoudrage des crédits dans une multitude de petits centres peu actifs, près de 30 pour cent des effectifs démotivés. 'Nos chercheurs d'excellence restent excellents, mais ils sont de plus en plus pauvres et sous-équipés', résume l'Institut Necker.

Deux grands mouvements ont marqué les sciences du vivant au cours des vingt dernières années. D'abord, l'explosion des savoirs. Il y a peu, la représentation de la cellule humaine se limitait à une membrane, à un noyau et à quelques messagers commandant les circuits internes.

Mercenaires de la science
Actuellement, il est pratiquement impossible de décrire la dynamique des dizaines de milliers de composants qui interagissent entre eux. Résultat de cette hypercomplexité : la biologie est devenue une 'big science' exigeant, à l'image de la physique des particules, des instruments lourds et coûteux. La seconde nouveauté est la multiplication des prétendants. Des équipes suisses, danoises, australiennes voire coréennes ou chinoises rivalisent désormais avec les grandes puissances historiques. L'exemple de Singapour est révélateur. En débauchant des spécialistes de renom, la ville-Etat a mis sur pied une cité scientifique ultramoderne (Biopolis) en passe de devenir un modèle du genre.

La science n'a évidemment pas de frontières et les talents sont très courtisés. Certains sont devenus des mercenaires, n'hésitant pas à traverser la moitié de la planète pour diriger un laboratoire bien doté. Cette mondialisation accentue la plongée hexagonale. 'La plupart des grandes percées se font hors de France', constate avec amertume Philippe Even. L'Hexagone est toujours au cinquième rang mondial en termes de production brute. Mais il recule au treizième rang quand on utilise l'indice mesurant l'appréciation de ces travaux par la communauté mondiale. De surcroît, les chercheurs français sont peu présents dans les sujets chauds du moment : cellules souches induites, ARN interférents, analyse des génomes entiers (GWA). A plusieurs reprises, 'Science' et 'Nature' se sont inquiétés de cette chute d'une nation qui tenait le haut du pavé dans les années 1960, du temps des Jacob, Monod et Lwoff.

Environ 900 chercheurs sur 12.000 tirent leur épingle du jeu et une centaine sont de classe internationale. Parmi ces locomotives figurent Pierre Chambon, Miroslav Radman, Jean-Pierre Changeux, Alain Fischer. Mais ces vedettes, qui entretiennent une relation quasi obsessionnelle avec leur discipline, doivent composer avec une administration méfiante, tatillonne et, pour être clair, radine. En queue de peloton, près de 3.000 chercheurs statutaires ont visiblement baissé les bras et plombent la vitesse moyenne du train de la recherche biomédicale française.

Selon le professeur parisien, 'toujours plus d'argent et toujours plus de postes n'est pas la solution'. Il faudrait d'abord réformer la gouvernance et la formation, qui ankylosent l'existant. Certes, le biomédical français ne roule pas sur l'or et cette faiblesse est ancienne. Mais cette maladie chronique n'explique pas tout. La production scientifique du Royaume-Uni dépasse de 30 pour cent celle de la France. Et l'écart augmente avec le niveau de qualité. Dans les 5 pour cent de découvertes majeures, les Britanniques produisent 40 pour cent de plus que leurs collègues français. Philippe Even en tire une conclusion alarmante. 'Plus on élève la barre de l'excellence, plus l'écart se creuse avec les premiers.'"

ALAIN PEREZ, Les Echos

==> Les principaux classements sur lesechos.fr/document


"Les chiffres clefs de l'enquête
· La production scientifique des 12.000 chercheurs hexagonaux spécialisés dans les sciences du vivant a été analysée par l'Institut Necker entre 2000 et 2009.
· Près de 3.000 chercheurs dits 'non publiants' n'ont jamais publié d'article dans les revues internationales en langue anglaise, seules prises en compte par l'enquête, et ne sont donc pas classés.
· Les 9.000 autres chercheurs dits 'actifs' ont publié ou participé à la rédaction de 200.000 articles pendant la période considérée.
· Les 900 meilleurs chercheurs français (10 pour cent des actifs) ont publié à eux seuls 60 pour cent du total des publications françaises.
· Selon cette enquête, 1 pour cent des chercheurs (environ une centaine) font partie de l'élite mondiale, 10 pour cent sont qualifiés d'excellents et 25 pour cent possèdent un niveau 'de qualité'.
· Près de 70 pour cent des chercheurs (6.300) ont un niveau d'activité très faible et ne recueillent que 10 pour cent du total des citations.
· Les citations des meilleurs chercheurs français dans les 12 journaux mondiaux de référence sont voisines de celles de leurs équivalents américains ou anglais.
· La France représente 5 pour cent du total des citations mondiales en sciences biomédicales contre 13 pour cent pour le Royaume-Uni et 9 pour cent pour l'Allemagne.
· L'enquête estime que ces résultats suggèrent indirectement qu'aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni le niveau de base des chercheurs est deux fois meilleur.
· Depuis 1945, la France a recueilli 14 Nobel en sciences contre 51 à l'Angleterre, 32 à l'Allemagne et 241 aux Etats-Unis.
· Entre 2000 et 2008, les étudiants choisissant les filières scientifiques sont passés de 185.000 à 150.000 (- 20 pour cent) et ceux qui ont retenu la filière biologie et géosciences sont passés de 85.000 à 70.000 (- 18 pour cent).
· En 2007, la France consacrait 570 euros par habitant à la recherche (toutes disciplines confondues) contre 1.000 euros par habitant aux Etats-Unis, 670 euros en Allemagne et 500 euros en Angleterre."

Source :

Les Echos

1 commentaire:

Catherine a dit…

Désolée mon exemplaire des Echos d'hier est un peu froissé, il a fait l'aller-retour Paris-Bristol ... Au scan, le résultat n'est pas très propre. Mais l'image est tellement parlante ...